INTERVIEW DU REALISATEUR

RV2016

Comment est né ton film ?

Je suis sur ce film depuis… 10 ans ! Au départ, il s’agissait d’un film sur la bipolarité chez de grands artistes (Antonin Artaud, Dmitri Chostakovitch, Kurt Cobain…). Il est courant en effet de nommer la bipolarité « la maladie des grands hommes ». Mais rapidement je me suis senti enfermé dans ce propos.

Et puis il y a quelques années, j’ai rencontré mon épouse, sans avoir qu’elle aussi était atteinte de la maladie. Comme je le dis dans le film : il y avait une possibilité sur mille (selon les études épidémiologiques sur la maladie) pour que deux bipolaires mixtes se trouvent. Cet amour instantané m’a poussé vers un tout autre film : intime, tendre, plus personnel. Laurence a joué le jeu, me permettant de construire un film à la fois personnel et universel. Qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce que vivre avec un handicap ? Un bipolaire a un risque sur cinq de finir suicidé, certes. Mais où se situe le libre-arbitre dans ces chiffres ? Vivre est un combat et l’amour est supérieur à tout. La rage est un bon moteur pour « sublimer » comme le dit la psychanalyse.

Que signifie cette omniprésence de l’eau ?

C’est assez simple en fait, même s’il semble que la symbolique interroge. Je suis parti du fait que l’humeur (avec son double sens médical) est par définition liquide.
Chez les bipolaires, elle est mouvement perpétuel. Le va-et-vient des cycles, comme la mer et ses vagues ; le calme de la rivière, la violence de l’eau giclante, violente dans l’écluse. Le sablier dit exactement la même chose : ça s’écoule dans un sens, une main le retourne et il se vide dans l’autre sens. La main qui exécute le renversement : c’est pour moi le principe de la névrose qui est non négligeable sur le processus de déclenchement de la crise « psychotique ».

Pour le quidam, il est difficile de faire la différence entre la psychose et la névrose ? Peux-tu nous en parler ?

J’aime beaucoup la définition de Pierre Desproges. Selon lui, avec son humour, il explique qu’un psychotique est quelqu’un pour qui 2+2 = 5 et qui en est satisfait. Un névrosé, lui, sait très bien que 2+2 = 4 mais il en est malade !
Mais de fait, les deux termes sont assez imbriqués (malgré l’obstination de quelques professionnels d’en faire des états dissociés). De toute façon il y a souffrance et ces deux « familles pathologiques » doivent être pris en charge sans peur, sans stigmatisation : évitons absolument de mettre les fragilités dans des boîtes. Même si la crise psychotique me paraît plus dangereuse en terme de suicide, plus folle en soit.

Tu emploies justement le mot « folie » plusieurs fois dans le film, même te concernant. N’est-ce pas un peu péjoratif ou outrancier comme terme ?

Non, je ne crois pas. Je n’aime pas quand les gens se cachent derrière un terme : les handicapés physiques sont des personnes à mobilité réduite ; les aveugles des mal- voyants… Cette manière de prendre avec des pincettes les handicapés m’agace.
Oui, je suis fou. Et alors ? Je me considère même psychotique et je pourrais expliquer ce sentiment. Me définir comme « psychiatriquement » fragile et non pas fou atténue-t-il les choses pour moi ? Je ne crois pas. Les seuls personnes que cela rassure sont ceux qui ne veulent pas voir la maladie en face. Les gens ont peur de la folie, comme ils ont peur de la mort. Cela les renvoie-t-il à leur propre folie ? Du coup je provoque un peu : m’accoler le terme folie est ma liberté – dont j’use.

A en croire certains médias, tout le monde serait bipolaire. Une vision de la maladie que tu combats avec engagement.

Selon des études suisses au début des années 2000, la bipolarité toucherait 40 % de la population. Ce qui est une contre-vérité évidemment. Une société qui aurait 40 % de bipolaires (et je n’ajoute pas les autres maladies psychiatriques à ce chiffre) serait ingérable et imploserait totalement.
En fait, tout vient d’une classification américaine (DSM 4) qui inclut dans la bipolarité toutes les fragilités thymiques : les ultra-sensibles, les caractères lunatiques… Mais connaître des hauts et des bas n’est pas souffrir de bipolarité. Comme je le dis dans le film : 20 % des bipolaires décèdent de suicide ; et les autres (4/5) ont une espérance de vie de 20 ans moindre à un sujet lambda. Je ne pense pas qu’une personne lunatique se reconnaisse dans ces statistiques.
Convoquer de tels chiffres est une gifle aux bipolaires : cela dédramatise la maladie, la rend commune. Cela déculpabilise l’entourage, les familles, les amis. Combien de fois Laurence a-t-elle entendu autour d’elle : « Allez, il fait beau. Ça va aller ! » ? Quand ce n’est pas : « Tu t’écoutes un peu trop. » Un jour, une personne de ma famille, dans un accès de colère, m’a dit devant Laurence : « Ne faites pas d’enfants ! Vous feriez des petits tarés ! »

C’est le sujet de ton film.

Oui.

Le film aurait pu être anxiogène, ce qui n’est pas le cas.

C’est une volonté qui s’est manifestée au milieu de l’écriture. J’ai eu par le passé souvent envie de montrer la maladie de la manière la plus brute possible : indécente. Comme si le cinéma était une catharsis à la souffrance. Ou que seule cette violence était capable d’émouvoir le public.
Et puis on m’a rappelé que j’écrivais un documentaire de création, pas une émission de télé-réalité ! Le fil conducteur du film (le désir d’enfant) s’est alors imposé de lui- même. L’écriture du film s’est faite en parallèle à notre (en)quête sur les risques de transmission de la maladie. Heureusement, ce chemin quasi-existentiel nous a conduits à reconnaître notre désir d’enfant. Naturellement le film raconte aussi cette victoire de la vie, de l’amour sur la peur ou le défaitisme. En fait, c’est un film plein d’espoir.

Le film est construit autour du témoignage de Laurence. Pourquoi avoir choisi un témoignage unique ? Et comment as-tu procédé pour interviewer ton épouse ?

La bipolarité est une vaste maladie, très fluctuante dans son expression (notamment avec la manie mixte ou les pathologies comorbides). J’ai craint qu’en cherchant à multiplier les témoignages je perde le spectateur. Je ne voulais pas faire un film médical.
Le film est : comment un couple de bipolaires choisit de donner la vie quand il sait pertinemment que le risque de troubles pour l’enfant est de 30 % ?! Un témoignage d’autres malades n’aurait eu dans ce propos aucun sens.
Le tournage avec Laurence a été assez facile en fait. Elle s’est livrée comme je le souhaitais : avec pudeur mais sans se cacher. J’ai emmagasiné des dizaines d’heures de rushes. Je remercie d’ailleurs ma monteuse d’avoir trié intelligemment toute cette matière. Toutes les séquences d’interview de Laurence ont été tournées en intimité (moi et elle). On définissait le cadre avec le chef-opérateur puis il nous laissait deux heures seuls, les deux caméras numériques utilisées permettant de tourner ainsi : longtemps et en les oubliant.
C’était selon moi le seul moyen d’arriver à ce que je voulais : un film tout en retenu. Une déclaration d’amour, un exemple de courage, un hymne à la vie.